Article rédigé par Edda Charon

En avril 2020, nous avons parlé d’une forme très grave d’intolérance qu’est l’homophobie. Des mois se sont écoulés et nous avons décidé qu’il était temps de parler d’un autre rejet qui stigmatise une catégorie de personnes. Aujourd’hui, nous allons parler de grossophobie.
DÉJÀ, QU’EST-CE QUE LA GROSSOPHOBIE ?
Selon le site de L’internaute, la grossophobie (qui est un dérivé du terme anglophone “fat phobia”) est une “hostilité envers les personnes grosses ou obèses. La grossophobie repose sur des préjugés selon lesquels les personnes grosses le sont parce qu’elles le veulent bien. Une position qui se manifeste par des comportements stigmatisants et discriminants à l’égard des personnes en surpoids” (Edda : je n’aurais pas pu mieux l’expliquer moi-même). Cette définition édifiante de la grossophobie explique donc que ce rejet et ce mépris (Edda : je n’ai pas envie de parler de peur pour rester calme) vient du fait que des individus concernés ou non se moquent, humilient, insultent des personnes – qu’iels connaissent ou non – en surpoids en assurant que lesdites personnes ont décidé de l’être et qu’elles ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes.
La grossophobie n’est absolument pas liée à un sexe/genre et touche autant les personnes perçues comme femmes que les personnes perçues comme hommes. Les actes grossophobes se feront par des jeux de regards équivoques, des rires et des moqueries à peine dissimulés, des expressions de dégoût, de condescendance… Ce sera aussi par des questions prétendument innocentes et qui varient selon si la personne ciblée est de genre perçu féminin et/ou masculin. Pour les personnes perçues hommes, on retiendra l’insulte “gros porc” et la question consistant à demander si elles peuvent encore voir leur appareil génial. Du côté des personnes perçues femmes, ce sera “grosse baleine”, “gros thon”, etc. À noter que la personne perçue comme femme est celle qui reçoit le plus de remarques, notamment lorsqu’elle mange quelque chose de “mauvais”. À cela, on peut donner l’exemple de “ça va tomber dans vos fesses”. Si vous pensez qu’elle va bien le prendre et va vous remercier pour cette remarque, l’erreur est grave.
MAIS POURQUOI A-T-ON “PEUR” DES GROS ?
Encore une fois, nous ne parlons absolument pas de peur phobique à l’heure actuelle, puisque tous les dictionnaires du monde (notamment Hachette) définissent la grossophobie comme “une peur irraisonnée, obsédante et angoissante”. Or les grossophobes n’ont pas peur des personnes grosses, obèses et en surpoids. Iels les rejettent, les méprisent et les stigmatisent. Dans la série documentaire réalisée par France Culture, la psychanalyste Catherine Grangeard explique que les gros·se·s représentent quelque chose qu’on ne souhaite surtout pas devenir ; que cela signifie qu’on a échoué à rester en forme, mince et désirable (Edda : parce que selon les grossophobes, si tu es gros·se, tu n’es pas désirable).
On peut donc supposer que ce rejet est dû au fait que la société actuelle, de par son influence avec les différents moyens de communication (publicités, films, séries, clips, mode, largeur d’un siège dans un transport en commun et/ou dans un cinéma…), formate presque les individus à penser que pour être beau·belle, pour être désirable et/ou pour être bien dans sa peau, il faut être mince.
COMMENT SE MANIFESTE LA GROSSOPHOBIE ?
Comme rédigé plus haut, la grossophobie n’est pas une phobie. Ainsi, cela va se manifester par des remarques à caractère insultant, humiliant, désobligeant, etc. Cela peut être en refusant de travailler avec une personne en surpoids parce que “ça me met mal à l’aise” ou, par exemple, en ne vendant des vêtements que jusqu’à une certaine taille (traduction : “je ne veux pas que des gros·se·s s’habillent dans ma boutique” ou “j’oublie sciemment leur existence”). Heureusement, ce dernier point semble se réduire doucement. En effet, de plus en plus de magasins font la promotion de “tailles” d’habits originellement trouvables uniquement sur le net.
Les remarques et insultes peuvent provenir de parfait·e·s inconnu·e·s dans la rue, d’ami·e·s, de camarades de classe, d’enseignant·e·s, du corps médical… Pire encore, des membres de la famille peuvent avoir des actes et des paroles grossophobes. Certes, ces derniers souhaitent sans doute “protéger” la personne d’une maladie ou autre, et l’encourager à prendre soin d’elle-même, mais les paroles sont bien souvent prononcées de sorte à pointer du doigt le tort de la personne, l’humilier et la faire se sentir plus bas que terre (Edda : osez me dire que ce procédé est bienveillant pour l’individu qui le subit).
Nous avons rapidement parlé du corps médical dans le paragraphe précédent, mais nous allons en discuter plus en détails dans celui-ci. En effet, lorsque nous prenons rendez-vous chez un·e médecin (généraliste ou non, “héros” ou “héroïne” de la société ou non), nous nous attendons à ce que ce·cette dernier·ère soit bienveillant·e, attentif·ive… humain·e, quoi. Malheureusement, ce n’est pas le cas de toustes les professionnel·le·s de la santé. Certain·e·s d’entre elleux n’hésitent pas à rejeter la faute de la maladie ou du mauvais diagnostic sur la personne, ou encore se plaignent de leur travail parce que la personne en face d’elleux est plus grosse. Cela peut aller des remarques paternalistes à des violences verbales et/ou obstétricales ainsi qu’à l’invisibilisation de la douleur. Le Docteur Bernard Waysfeld, psychiatre et nutritionniste, vice-président du Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids, analyse que “l’obèse a toujours l’image du gourmand qui s’adonne à une jouissance solitaire, d’une personne qui se place en dehors du circuit des adultes sur un mode régressif”. Il est soutenu par les propos de la présidente du Collectif national des associations d’obèses, Anne Sophie Joly : “Et pour beaucoup (des médecins), il suffit d’arrêter de manger pour que le problème soit réglé”. C’est d’ailleurs à cause de ce genre de croyances, de jugements, voire même d’injures que certaines personnes en surpoids n’osent plus prendre rendez-vous pour se faire soigner.
On peut aussi trouver des propos grossophobes sur n’importe quel réseau social (Facebook, Twitter…) et le plus adorable est que ces personnes arguent qu’elles ne sont pas grossophobes. Il est vrai que balancer le cliché “si t’es gros/une baleine, c’est uniquement parce que tu bouffes trop/tu le veux”, “en même temps, ils ont qu’à mieux manger et/ou faire du sport”, “si t’arrêtais de grignoter et de prendre une grosse assiette, aussi” et le fameux “mais t’as pas peur de grossir avec ça ?”… En résumé, s’iels osent manger autre chose que des graines et de la salade et qu’iels prennent du poids, c’est de la faute des gros. Et sinon, vous saviez que certains médicaments, des problèmes liés à la thyroïde, le stress et beaucoup d’autres facteurs font prendre du poids ? N’oublions pas qu’il existe des personnes non-grosses qui mangent de la malbouffe sans prendre un seul gramme ainsi que des personnes grosses qui mangent sainement (Edda : pardonnez-moi, ce type de sujet et ces clichés me font sortir de mes gonds).
QUE RESSENTENT LES VICTIMES DE LA GROSSOPHOBIE ?
Certainement pas des émotions positives. Face à tout ce déferlement de mépris et de haine, la personne victime est évidemment blessée. Toutes ces moqueries à peine dissimulées peuvent influencer son alimentation, sa façon de s’habiller, d’interagir avec autrui, voire même son regard sur elle-même. Car, oui, un individu en surpoids peut être grossophobe envers lui-même et/ou d’autres personnes en surpoids en étant persuadé qu’il peut être meilleur, plus beau, plus désirable en étant mince. On appelle cela de la “grossophobie intériorisée”. On peut aussi ajouter qu’une victime peut être amenée à subir plusieurs micro-agressions dans la même journée.
Ainsi la personne peut perdre son estime de soi, ressentir continuellement de l’anxiété, subir divers troubles liés à la dépression (Edda : tel que ne plus être capable de se regarder dans le miroir sans se porter un jugement péjoratif, porter des habits amples pour dissimuler ses bourrelets, etc.), des troubles alimentaires…
COMMENT CHANGER SON POINT DE VUE VIS-À-VIS DES GROS
Cela peut commencer en se renseignant auprès des personnes concernées ou sur internet (Edda : nos sources peuvent vous aider). Il s’agit là d’apprendre à changer votre point de vue des gros·se·s, des obèses et des gens en surpoids et de mieux les comprendre et, surtout, de les accepter tels qu’iels sont. Saisir qu’iels ne sont pas forcément en surpoids par choix n’est pas négligeable également. Cela peut être dû à une pilule contraceptive, à divers traitements pour certaines maladies, cela peut être lié aux gènes et/ou aux hormones, aux blessures graves qui empêchent une activité physique…
Le choix des mots aussi est très important. En effet, même si ce n’est pas prononcé dans le but de blesser, cela peut avoir un effet néfaste sur la personne ciblée. Ainsi, au lieu de dire « embonpoint », “surpoids” et “obèse” qui tend à réduire la personne à une pathologie ou une maladie et à stigmatiser leur corps, on peut adopter les termes “rond·e” et/ou “voluptueux·se”. On peut aussi parler d’individus comme étant des “personnes (de) taille plus” (uniquement “taille plus” est plutôt déshumanisante), de la même manière qu’on préférera entendre “une personne grosse” au lieu “d’un·e gros·se”. D’ailleurs, certain·e·s militant·e·s commencent à s’approprier le terme “gros·se”.
On peut aussi éviter de se déclarer gros·se quand on ne l’est visiblement pas au sein d’un groupe et qu’on a conscience que nous ne le sommes pas. Cela renvoie un message que les personnes de taille plus sont plus grosses que soi. Ces personnes pourraient avoir la sensation d’être jugées. Cela consiste également à cesser les remarques désobligeantes, cesser de pointer la perte et/ou la prise de poids (Edda : la perte de poids peut être liée à une dépression, ce qui n’est pas une bonne chose), de véhiculer des stéréotypes négatifs ainsi qu’à accepter ces personnes dans sa vie (dans son entourage ou à travers les médias).
Enfin, en acceptant tout simplement qu’être gros·se n’est pas obligatoirement quelque chose de néfaste et qu’une personne de taille plus peut être belle et désirable.
LA GROSSOPHOBIE ET LA LITTÉRATURE
À l’heure actuelle, je n’ai trouvé aucun personnage rond dans les fictions et fanfictions qui peuplent la blogosphère étant victime de grossophobie. Cela s’explique par le fait qu’aucun personnage principal ne sera de taille plus (Edda : même les miens). Est-ce que c’est parce que nous sommes formaté·e·s à voir un “vrai” homme comme musclé et viril et une “vraie” femme comme mince et désirable ? Iels sont ce que les médias nous disent ce que l’on devrait/aimerait être pour ne pas subir de stigmatisation ? Ce n’est pas une supposition négligeable. On retrouvera essentiellement les personnages dits gros comme étant des secondaires et sont majoritairement un frein dans l’aventure du viril héros et de la gracile héroïne. On peut aussi parler d’un cliché non négligeable dans la romance de l’héroïne, d’abord ronde, qui finit par mincir et qui finit par se taper le beau gosse de l’histoire.
Cependant, nous pouvons parler du livre Gros n’est pas un gros mot rédigé par Daria Marx et Eva Perez-Bello, toutes deux membres du collectif Gras Politique. Ce livre dénonce les discriminations et les préjugés que les gros·se·s subissent chaque jour, même lorsqu’il s’agit d’aller chez læ médecin. Il pointe du doigt toutes les personnes qui s’improvisent expert·e·s lorsqu’il s’agit de perdre du poids. “Votre corps ne vous appartient plus, sous couvert de sollicitude”. En dehors de ce livre, il n’en existe qu’un second autre, On ne naît pas grosse de Gabrielle Deydier. En France, il n’y a pas “d’autres livres sur le sujet, de littérature, d’études ni de théorisation”.
Pour terminer, le mot “grossophobie” a été inventé en 1984 et n’a été ajouté dans le dictionnaire qu’en 2019.

LES SOURCES
✺ “Grossophobie” [En ligne] Grossophobie : définition simple et facile du dictionnaire (linternaute.fr) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ Dictionnaire Hachette Mini TOP – Édition 2016
✺ “C’est quoi, la grossophobie ?” [En ligne] C’est quoi, la grossophobie ? (grossophobie.ca) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ “Études & articles scientifiques” [En ligne] Études & articles scienctifiques (grossophobie.ca) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ “Place aux gros – Épisodes 1 : Tous grossophobes”, le 18 novembre 2019 [En ligne] Tous grossophobes ! – Ép. 1/4 – Place aux gros (franceculture.fr) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ Nadine Desceneaux, “Mais qu’est-ce que la grossophobie en 2019 ?”, le 14 août 2019 [En ligne] Mais qu’est-ce que la grossophobie en 2019 (noovomoi.ca) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ Anne Prigent, “La “grossophobie” des soignants, un obstacle à la prise en charge des patients obèses”, le 16 février 2019 [En ligne] La « grossophobie » des soignants, un obstacle à la prise en charge des patients obèses [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ “Grossophobie : pourquoi l’été est-il plus compliqué pour les personnes en surpoids ?”, le 18 août 2020 [En ligne] Grossophobie : pourquoi l’été est-il plus compliqué pour les personnes en surpoids ? (midilibre.fr) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ “Être un(e) allié(e) non-gros(se)” [En ligne] Être un(e) allié(e) non-gros(se) (grossophobie.ca) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ Marguerite Nebelsztein, ””Gros n’est pas un gros mot” : le livre qui démonte la grossophobie”, le 24 mai 2018 [En ligne] « Gros n’est pas un gros mot » : le livre qui démonte la grossophobie (terrafemina.com) [Consulté le 20 décembre 2020]
LES TÉMOIGNAGES
✺ QuentinD, “11 des témoignages les plus scandaleux de personnes victimes de grossophobie”, le 03 septembre 2020 [En ligne] 11 des témoignages les plus scandaleux de personnes victimes de grossophobie (topito.com) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ Konbini, “La violence de la grossophobie au quotidien | Le témoignage de Marie”, le 19 juin 2020 [En ligne] La violence de la grossophobie au quotidien | Le témoignage de Marie (youtube.com) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ “Grossophobie” [En ligne] Grossophobie (ma-grande-taille.com) [Consulté le 20 décembre 2020]
✺ Maeva Cestele, “Grossophobie : “Tu es grosse, les garçons n’aiment pas ça, ça les dégoûte””, le 20 juillet 2018 [En ligne] Grossophobie : « Tu es grosse, les garçons n’aiment pas ça, ça les dégoûte » (neonmag.fr) [Consulté le 20 décembre 2020]


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