
Témoignage d’Ysobel
Si parler d’automutilation n’est pas une chose aisée, ça l’est encore moins lorsqu’il s’agit d’avouer qu’on a déjà procédé à cet acte. C’est pourquoi je tiens à remercier Ysobel pour avoir accepté de témoigner sur ce sujet.
E : Merci beaucoup d’avoir accepté de témoigner sur ce sujet très touchy. Te souviens-tu vers quel âge tu as commencé à te mutiler ? Tu te souviens de la raison ?
Y : J’ai commencé à 25 ans, c’est venu brutalement quand j’ai réalisé que ça faisait 10 ans que j’étais malheureuse. Depuis le divorce de mes parents, je n’avais pas réussi à aller de l’avant. Je me sentais complètement enfermée dans un rôle à jouer en société et auprès de mon entourage qui ne me convenait pas. L’impression de n’avoir rien à faire dans ce monde, et personne pour comprendre et accepter ce que je ressentais. J’ai une tendance dépressive et lunatique, ça ne m’a pas aidé non plus.
E : Qu’est-ce qui te poussait à recommencer ? Qu’est-ce l’automutilation te faisait ressentir ?
Y : Dès que quelque chose me minait, et surtout quand j’avais l’impression d’être rien aux yeux des autres, il fallait que je recommence. Ressentir la douleur du corps était une façon de me sentir encore vivre et atténuait la souffrance psychologique, aussi contradictoire que ça puisse l’être. La douleur psychologique est relative à la personne et à son vécu, et les gens ne sont pas toujours réactifs face à la souffrance émotionnelle des autres. La douleur physique met tout le monde au même niveau. Quand on se fait mal, on prouve à soi-même mais aussi à ceux qui veulent bien le voir que la souffrance est réelle même si au départ elle n’est pas palpable. L’automutilation rend les choses visibles et légitimes.
E : Comment tu te sentais après l’acte ?
Y : Je ressentais un immense soulagement ! Comme si la douleur me permettait d’évacuer la peine que je trainais depuis longtemps. Et s’infliger des blessures donne l’impression de garder le contrôle sur son corps et son esprit, on se dit que personne ne pourra nous faire autant de mal que nous-mêmes. Mais après c’était un cercle vicieux, le matin au réveil je voyais mes blessures et j’avais honte, alors je voulais recommencer pour me punir d’être un poids à mes yeux et à ceux des autres. Je ne me trouvais pas normale, je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à vivre comme les autres. Très vite l’accoutumance est arrivée et pour trouver encore un peu de “réconfort” dans ce rituel il fallait toujours plus et plus fort.
E : Est-ce qu’il y avait des gens dans ton entourage qui étaient au courant ? Si oui, comment ont-ils réagi ?
Y : Des collègues ont commencé à se poser des questions, mais un seul d’entre eux s’en est inquiété et m’a épaulé dès qu’il l’a su. Je me souviendrai toujours de ce que j’ai éprouvé à ses côtés, un sentiment de sécurité et le soulagement de pouvoir parler sans être jugée. Ma mère est la première dans ma famille à qui j’en ai parlé, elle a été choquée sur le coup mais ne m’a jamais soutenue face à cette épreuve. Je n’ai jamais eu de ses nouvelles, et elle ne m’en a jamais demandé depuis. Mon père ne le sait toujours pas parce que j’ai trop d’affection pour lui et j’avais trop peur de sa réaction à l’époque, je n’aurai pas supporter qu’il m’abandonne lui aussi. Depuis, certaines personnes plus ou moins proches sont au courant, et les réactions diffèrent selon la relation que j’ai avec eux. Surpris, choqués, ils ont parfois de la peine, une grande tristesse ou ils ne montrent rien. Chaque réaction me permet de mieux dédramatiser ce qui s’est passé, ça m’aide finalement à me détacher aussi et à ne pas me voir toujours comme une victime alors que j’ai également été mon propre bourreau.
E : Comment tu as fait pour parvenir à tout cesser ?
Y : Pour mon cas je ne me sens pas guérie de ça, ce sont les circonstances, mon environnement et mon tempérament qui m’ont amenée à agir ainsi. Il peut se passer un drame dans ma vie demain et je peux recommencer aussitôt. Mais pour le moment le calme est revenu parce que j’ai enfin trouvé un environnement bienveillant et que je peux apprendre à me connaître à mon rythme pour mieux gérer mes émotions.
E : As-tu un conseil à donner à celleux qui lisent ce témoignage ?
Y : Même si pour ma part ça n’aura duré que quelques mois, l’expérience a été vécue comme un traumatisme. Mais le fait d’avoir pu en parler, mettre des mots sur les maux a été très salvateur pour moi. Je suis allée voir un psychothérapeute avec lequel j’ai pu me sentir en confiance, et le soutien de mon collègue – qui est devenu mon conjoint – m’ont permis d’aller de l’avant. Aujourd’hui je comprends plus que jamais l’importance de l’entourage, mais aussi de savoir s’accepter et se respecter tel que l’on est avec ses failles. Et c’est en se connaissant qu’on saura mieux que quiconque comment se faire du bien quand il y aura de nouvelles tempêtes.

Témoignage de Roberta
Remercions également la charmante Roberta qui a également accepté de témoigner sur son automutilation.
E : Merci beaucoup d’avoir accepté de témoigner sur ce sujet très touchy. Te souviens-tu vers quel âge tu as commencé à te mutiler ? Tu te souviens de la raison ?
R : Je crois que j’étais au collège, vers la quatrième, probablement. En tout cas c’est à cette période que je l’ai fait pour la première fois. Je crois pas qu’il y ait eu une raison en particulier, j’étais dans cette spirale très noire de l’adolescence. C’est une période compliquée pour beaucoup, et terriblement intense au niveau des émotions négatives. L’estime de soi dans les pâquerettes, la pression des cours et de l’avenir, l’environnement familial parfois tendu. Mon rituel me permettait quelque part de reprendre le contrôle, je pense, quoi que ça veuille dire.
E : Qu’est-ce qui te poussait à recommencer ? Qu’est-ce l’automutilation te faisait ressentir ?
R : Honnêtement, je sais pas ce qui me poussait à recommencer, je sais juste que je devais le faire, que c’était un besoin. J’avais pas les vagues de soulagement ou de “plaisir” dont parlent les articles scientifiques quand ils mentionnent les endorphines libérées par les blessures. Moi je me defoulais de cette manière, comme on taperait sur un punching ball, comme on hurlerait de rage. Je mettais la musique à fond, et je sentais tous les sentiments que je réprimais toute la journée, à sourire et dire “ça va”, qui se libéraient d’un coup. Je me sentais pas mieux après, clairement, mais c’était un moyen d’expression, je suppose. C’était le moment de la journée où tout éclatait. J’avais le contrôle tout le temps, je souriais, je vivais, j’endurais, puis je choisissais quand je libérais tout, et quand je renfermais tout. Libérer tous ces sentiments à travers l’automutilation, quelque part c’était éviter de les contenir jusqu’à une explosion incontrôlée : le suicide. Il y a un lien ténu entre les deux, comme si continuer de se couper en surface empêchait de décider de se tuer sur un coup de tête. C’était ça, ma drogue : l’illusion d’avoir el contrôle.
E : Comment tu te sentais après l’acte ?
R : Comme une merde. Clairement. Sur le moment, il y a ce tourbillon d’émotions, de rage, de souffrance, et on pense plus à rien. Après coup, on pense à “comment je vais cacher ça” et “que diraient mes parents” et on s’ajoute des angoisses qu’on n’aurait pas eues sans ces blessures. On se demande pourquoi on n’est pas foutu d’arrêter et pourquoi, au fond, on n’a pas vraiment envie d’arrêter. Et on se dit aussi “pourquoi j’ai pas enfoncé la lame un tout petit peu plus profond aujourd’hui, juste assez ?”
E : Est-ce qu’il y avait des gens dans ton entourage qui étaient au courant ? Si oui, comment ont-ils réagi ?
R : Là, on parle de plusieurs années, donc forcément quelques personnes l’ont découvert. Certaines n’en avaient rien à foutre. Elles vous regardent comme si vous étiez pathétique, vous posent deux trois questions dessus pour se soulager la conscience, puis passent à autre chose même si vous vous découpez tous les soirs dans votre chambre.
Je me rappelle surtout de la fois où mes parents l’ont découvert. Je dormais et ma mère m’a réveillée. Une de mes amies était là, avec ses parents, en pleine nuit. Et ils en avaient parlé aux miens. Puis les services sociaux ont été prévenus. Je crois que je me foutais que mes potes du collège/lycée l’apprennent. Après tout, l’EPS en manches courtes, les cours de natation, les vestiaires : ils ne pouvaient que voir des dizaines de coupures nettes sur les bras. Je m’en foutais que le monde entier sache. Sauf pour mes parents. Je voulais qu’ils sachent, et je voulais qu’ils ne l’apprennent jamais. C’est un sentiment assez étrange que de vouloir hurler sa souffrance au monde, et de vouloir la cacher au plus profond de soi.
E : Comment tu as fait pour parvenir à tout cesser ?
R : Cesser est un grand mot. Je me sens parfois comme en sursis. J’ai eu des “rechutes”, nombreuses. Je crois que, la dernière fois, j’avais environ 22 ans. On est loin de la période noire et un peu clichée du mal-être adolescent, pourtant. Avant cet instant, je pensais pas me couper à nouveau. Aujourd’hui non plus, j’y pense pas. Mais quand on est pas au fond du trou, c’est difficile de se rappeler réellement ce que c’est, l’intensité, l’obscurité, la détresse. J’aime bien me dire que je m’en suis sortie, parce que pour l’instant je gère. De là à dire que j’ai définitivement cessé, je ne sais pas…
E : As-tu un conseil à donner à celleux qui lisent ce témoignage ?
R : Pas vraiment. De pas abandonner, peut-être? Qu’il se pourrait qu’il y ait des jours meilleurs et qu’il faut juste tenir encore un peu ? Je suis souvent contente d’avoir tenu juste encore un peu. J’en suis pas tout le temps contente, juste… suffisamment souvent. C’est ça qui compte : c’est suffisant.

Témoignage d’Oswin
Enfin, remercions Oswin pour avoir bravé ses doutes et sa timidité et avoir accepté de partager son témoignage avec nous.
E : Merci beaucoup d’avoir accepté de témoigner sur ce sujet très touchy. Te souviens-tu vers quel âge tu as commencé à te mutiler ? Tu te souviens de la raison ?
O : Avec plaisir, même si ce n’est pas un sujet facile. Je crois que c’était vers mes dix ans environ, peut-être onze, c’était à l’arrivée au collège en tout cas. La raison, je ne la connaissais pas jusqu’à mon suivi psychologique à mes 17 ans, et donc d’après nos constats à mon psy et moi, ce serait le mélange de l’acceptation (qui ne se faisait pas) de mes problèmes de santé (cardiaque et auditif), des violences conjugales dont j’ai été témoin et subi étant enfant, l’alcoolisme de mon père et les problèmes de santé de mon père. C’est un gros mélange de tout ça qui m’ont fait “saturer” émotionnellement à l’entrée au collège.
E : Qu’est-ce qui te poussait à recommencer ? Qu’est-ce l’automutilation te faisait ressentir ?
O : Je me détestais, je me vouais une haine profonde et c’est ce qui je pense me poussait à continuer. Après je ne me sentais pas forcément mieux mais moins en colère. Comme si cette déchirure sur mes poignets m’aidait à ravaler ma rage. Je crois que je débordais de colère, envers moi, je me tenais pour responsable de mes problèmes de santé, de ma situation familiale. Enfin, voilà, quelque part, ça me soulageait.
E : Comment tu te sentais après l’acte ?
O : Comme je l’ai dit avant, d’une façon ça me soulageait mais d’une autre, j’avais honte. Il n’y a pas d’autre mot, j’étais honteuse, je comprenais la gravité de mon geste mais ça ne réussissait pas à me dissuader. J’avais aussi peur que ça ne finisse “mal”, de rendre malheureuse ma mère ou de la décevoir. C’est étrange comme sentiment.
E : Est-ce qu’il y avait des gens dans ton entourage qui étaient au courant ? Si oui, comment ont-ils réagi ?
O : Dans mon entourage familiale, personne n’était et n’est au courant, je n’ai jamais souhaité en parler, je n’ai pas envie de leur faire de peine. Dans mes amis, l’un d’entre eux était au courant et c’était vraiment dur pour lui car nous étions (et sommes toujours) très proches, c’est l’un de mes meilleurs amis. Il essayait au maximum de ne pas se mettre en colère contre moi, même si je sentais que ça l’énervait de me voir dans cette détresse sans rien pouvoir y faire.
E : Comment tu as fait pour parvenir à tout cesser ?
O : L’amis dont je parlais précédemment. Il est assez timide et introverti, il n’exprime jamais ses sentiments et un jour, il a craqué, il m’a dit en larmes que j’étais comme une soeur pour lui et que sans moi, la vie ne serait pas la même… Autant dire que ça m’a fait un super électrochoc. Au début, c’était dur mais petit à petit, j’ai réussi à m’en sortir. A mes 18 ans, j’ai fait un tatouage à l’endroit où je me faisais du mal et depuis, je n’ai plus jamais recommencé.
E : As-tu un conseil à donner à celleux qui lisent ce témoignage ?
O : Vous ne valez pas rien. C’est une mauvaise idée qui se forme dans notre tête. Que vous y croyez ou non, vous aimer c’est la clé de beaucoup de choses. Et si c’est quelqu’un de votre entourage, vous n’êtes pas impuissant, vous avez les mots et des sentiments, ça peut tout changer. On est jamais inutile, c’est de l’intox. Ayez confiance en vous, aimez-vous, vous êtes la meilleure personne que vous puissiez être ; vous êtes vous ! (Ce sont les paroles d’une chanson, je n’ai aucun mérite pour cette formulation ! x))


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