Article rédigé par Suliane

Les visages jouent un rôle important dans la vie sociale : ils nous permettent d’estimer notamment l’expression et l’âge d’une personne avec laquelle nous interagissons et, bien sûr, son identité si nous la connaissons. Maintenant, imaginez que les visages sont totalement floutés, pixelisés ou qu’ils sont décomposés en plusieurs parties mélangées comme des pièces de puzzle à la mauvaise place. Vous aurez tout de suite plus de mal à identifier votre interlocuteur⋅ice… C’est à cette situation que font face les personnes atteintes de prosopagnosie.
DE QUOI PARLE-T-ON ?
Le terme vient du grec ancien prósôpon (« visage ») et agnôsia (« ignorance »). La prosopagnosie est un trouble neuro-sensoriel qui rend difficile, voire impossible, la reconnaissance des faciès humains et animaux. C’est un type d’agnosie visuelle, c’est-à-dire une incapacité à reconnaître certaines informations visuelles sans être atteint de cécité pour autant. Ce trouble n’est pas dû à des problèmes de mémoire ou d’apprentissage et il faut bien le distinguer du simple fait de ne pas être physionomiste!
Il existe deux types de prosopagnosie :
- la prosopagnosie congénitale apparaît pendant l’enfance;
- la prosopagnosie acquise peut se manifester après une lésion ou une dégénérescence des régions cérébrales responsables de la reconnaissance des visages (les lobes occipital et temporal inférieur si vous voulez tout savoir) : AVC ischémique ou hémorragique, traumatisme crânien, maladie d’Alzheimer, tumeur, crise d’épilepsie…
Il est difficile d’évaluer précisément la prévalence de ce trouble ; cependant, selon une étude de 2006, il toucherait environ 2,5 % de la population mondiale. Ce chiffre est, toutefois, à prendre avec des pincettes au vu de l’effectif de l’échantillon (17 personnes prosopagnosiques sur un effectif total de 689 personnes).
HISTOIRE DU TROUBLE ET RECHERCHES EN COURS
Ce trouble neurologique n’a été décrit scientifiquement qu’au XXe siècle, et les progrès de la recherche se sont accélérés au XXIe siècle, notamment grâce au développement de l’imagerie cérébrale (IRM fonctionnelle). En 1947, Joachim Bodamer, un neurologue allemand, détaille les cas de deux soldats qui ont subi des lésions cérébrales pendant la Seconde Guerre mondiale et qui ont des difficultés à reconnaître les visages. Il pose alors le terme « prosopagnosie ». Ces soldats sont atteints de prosopagnosie acquise. Puis, en 1976, la neurologue anglaise Helen McConachie expose ses recherches sur la prosopagnosie congénitale. En 1999, une publication d’Edward H.F. De Haan montre qu’il peut exister un facteur héréditaire à ce type de prosopagnosie.Les études se sont multipliées à partir des années 2000, en particulier sur les structures cérébrales impliquées et les mécanismes de reconnaissance des visages et des expressions et leur dysfonctionnement, encore mal connu⋅e⋅s. Les principales aires cérébrales impliquées seraient, d’une part, l’aire fusiforme des visages (au niveau du gyrus fusiforme), d’autre part, l’aire occipitale des visages (au niveau du gyrus occipital inférieur).

Concernant l’origine de cette agnosie visuelle, dans le cas d’une prosopagnosie acquise, le monde de la recherche soupçonne qu’une seule région lésée ne suffit pas pour être atteint⋅e de prosopagnosie. Du côté de la prosopagnosie congénitale, on constate davantage des déficits de ces aires que des lésions. Une prédisposition génétique pourrait être impliquée, car un nombre conséquent de personnes atteintes signale qu’un⋅e ou plus de leurs proches au premier degré (parents ou adelphes) possèdent des difficultés à reconnaître les visages.
LES SYMPTÔMES ET LES COMORBIDITÉS
Le symptôme central est l’absence ou la difficulté d’identification des visages des proches, de célébrités voire de leur propre visage et la tête des animaux de compagnie. Celle-ci s’observe en face-à-face, mais également sur une photographie, sur un écran ou dans un miroir. Les personnes prosopagnosiques peuvent aussi peiner à reconnaître les expressions.
Chez un enfant, des signes peuvent alerter sur une potentielle prosopagnosie congénitale. Par exemple, iel peut :
- échouer fréquemment à reconnaître des personnes familières quand elles sont rencontrées de manière inattendue,
- attendre que ses proches viennent vers ellui à la sortie de l’école ou s’approcher de personnes étrangères,
- posséder des difficultés à comprendre les films.
Les individus concernés ne sont pas tous conscients de leur trouble ou ne vont pas le révéler. Pourquoi ? Tout d’abord, car on peut assimiler le trouble à un simple manque d’attention, mais aussi car ils mettent en place des mécanismes de compensations en prêtant attention aux caractéristiques physiques (corpulence, taille…), aux signes distinctifs (démarche, lunettes, grains de beauté, tatouages, accessoire fétiche…) ou en s’aidant de leurs autres sens : odeur ou son de la voix. Cependant, ces stratégies ne sont pas infaillibles, notamment lors d’une rencontre dans un lieu non familier. Elles peuvent aussi retarder le diagnostic, car elles contribuent à “invisibiliser” le trouble. Par exemple, les personnes identifieront leurs interlocuteurices ou feront en sorte qu’on ne se rende pas compte de leurs difficultés. La confusion avec un manque d’attention peuvent également ralentir la pose de diagnostic.
La prosopagnosie peut mettre quelqu’un⋅e dans des situations sociales délicates : s’attirer les foudres de ses interlocuteur⋅ices ou les vexer parce que la personne prosopagnosique ne les reconnaît pas ; confondre un⋅e ami⋅e avec un⋅e autre ; saluer des inconnu⋅e⋅s ; confondre son enfant avec un⋅e autre à la sortie de l’école… Elle peut donc engendrer de l’anxiété, de la culpabilité (« c’est moi qui ne fais pas attention aux gens », quand le trouble n’est pas encore diagnostiqué) et des stratégies d’adaptation chronophages comme apprendre la liste des invité⋅e⋅s d’une fête.
Ce trouble présente aussi quelques morbidités : Il est fréquent chez les personnes atteintes du trouble du spectre autistique et peut aussi être associé à un trouble anxieux social et à des troubles dépressifs.
LE DIAGNOSTIC
Lorsque que les symptômes ci-dessus se présentent, il est nécessaire de consulter un⋅e médecin généraliste pour faire un examen clinique. Iel redirigera la personne vers des spécialistes privé⋅e⋅s ou clinicien⋅ne⋅s, le plus souvent afin d’effectuer un bilan ophtalmologique, un bilan neuropsychologique et/ou une IRM cérébrale. Le premier vérifiera l’acuité visuelle tandis que le deuxième évaluera les capacités intellectuelles et cognitives comme la mémoire, l’attention, les fonctions exécutives, mais aussi les habiletés visuo-perceptives (capacités d’interpréter des données visuelles pour réaliser des tâches complexes). Le dernier détectera des éventuelles origines organiques, par exemple des lésions. Tous ces examens permettront alors de déterminer la cause des difficultés rencontrées.
Un panel de tests permet aussi d’évaluer la capacité de reconnaissance faciale en elle-même. Ces tests peuvent consister à reconnaître des célébrités, mémoriser puis reconnaître des visages auparavant inconnus ou encore différencier deux visages mis l’un à côté de l’autre.
UN TRAITEMENT TOUJOURS EN RECHERCHE
Actuellement, il n’existe pas de traitement médicamenteux qui pourrait guérir ce trouble, mais des recherches sont en cours. Néanmoins, il peut être intéressant d’avoir un suivi psychologique ou neuropsychologique pour gérer les problématiques sociales que peut engendrer la prosopagnosie. De plus, ce suivi permettra de mettre en place des stratégies pour identifier plus rapidement les personnes à l’aide des caractéristiques autres que faciales (comme vues plus haut).
LA PROSOPAGNOSIE DANS LA LITTÉRATURE
Il existe quelques ouvrages non scientifiques qui traitent le sujet de la prosopagnosie. Dans L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, le neurologue anglais Oliver Sacks vulgarise, entre autres, le cas d’un homme qui ne reconnait ni les visages (prosopagnosie), ni les objets (agnosie visuelle associative) de sorte qu’il a, un jour, confondu sa femme avec un chapeau. Ocre et bleu cobalt de Sarah J. Harris est, quant à lui, un thriller psychologique où l’on suit Jasper, un adolescent autiste compensant sa prosopagnosie par sa synesthésie, qui enquête sur la mort mystérieuse de sa voisine.
Maintenant comment concevoir et faire évoluer un personnage atteint de ce trouble ? Vous pouvez, par exemple, montrer les astuces qu’il met en place ou qu’il applique déjà pour reconnaître les personnes avec qui il interagit. Il peut être aussi pertinent de décrire les malentendus, les difficultés sociales dans les domaines personnel, scolaire et professionnel, les réactions et ressentis des divers personnages. Est-ce qu’on traite le personnage prosopagnosique de menteur ou de snob ? Est-ce qu’il a été diagnostiqué ou pense qu’il n’est juste pas attentif ? S’en veut-il ? S’appuyer sur des témoignages peut être l’occasion de décrire une expérience particulière du monde.

LES TÉMOIGNAGES
✺ Dans Ton Corps, « La prosopagnosie – Témoignage d’Aude GG », le 26 avril 2017 [En ligne] La prosopagnosie – Témoignage d’Aude GG (youtube.com) [Consulté le 05 février 2023]
✺ Bleuet Atypique, « La prosopagnosie ou ne pas reconnaître les visages », le 16 avril 2018 [En ligne] La prosopagnosie ou ne pas reconnaître les visages (youtube.com) [Consulté le 05 février 2023]
✺ Marc Gozlan, « Elle ne reconnaît pas mes visages, son mari, et parfois son propre visage dans le miroir », le 18 février 2019 [En ligne] Elle ne reconnaît pas ses parents, son mari, et parfois son propre visage dans le miroir (lemonde.fr) [Consulté le 05 février 2023]
LES SOURCES
✺ Dr Anne-Christine Della Valle « Prosopagnosie (trouble de reconnaissance des visages) : symptômes et traitements », le 18 mai 2020 [En ligne] Prosopagnosie (trouble de reconnaissance des visages) : symptômes et traitements (medisite.fr) [Consulté le 02 février 2023]
✺ Alan Vonlanthen, « Dossier – La prosopagnosie ou quand tout le monde a la même tête », le 13 août 2011 [En ligne] Dossier – La prosopagnosie ou quand tout le monde a la même tête (podcastscience.fm) [Consulté le 05 février 2023]
✺ Sarah J. Harris, « Ocre et bleu cobalt » [En ligne] Ocre et bleu cobalt – Sarah J. Harris (babelio.com) [Consulté le 05 février 2023]
✺ « L’agnosie ou l’histoire de l’homme qui prenait sa femme pour un chapeau », le 10 avril 2014 [En ligne] L’agnosie ou l’histoire de l’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (psychologue.net) [Consulté le 05 février 2023]
✺ Nancy Fliesler, « Face blindness » may involve a failed brain network, and could shed light on autism » [En ligne] Face blindness may involve a failed brain network, and could shed light on autism (discoveries.childrenhospital.org) [Consulté le 05 février 2023]
✺ « Prosopagnosia (face blindness) », le 1er mai 2019 [En ligne] Prosopagnosia (face blindness) (nhs.uk)/ [Consulté le 05 février 2023]


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