L’EUGÉNISME

Article rédigé par Dawn

DISCLAIMER : Cet article fait mention de sujets sensibles, à savoir le génocide, le nazisme, la maltraitance médicale et l’avortement. Si ces sujets vous mettent mal à l’aise, nous vous recommandons de ne pas lire cet article afin de vous préserver. Prenez soin de vous avant tout.
Cet article n’a pas pour vocation d’établir un diagnostic médical ou psychiatrique. En cas de doute ou de souffrance psychologique, il est essentiel de contacter un·e professionnel·le de la santé qualifié·e ou d’encourager la personne concernée à le faire.


Avez-vous déjà imaginé un monde où les handicaps et les maladies n’existeraient pas ? Où chaque être humain naîtrait en excellente condition physique, sans avoir à se soucier des pathologies chroniques d’origine génétique ? Cela sonne comme une utopie, et pourtant, ce serait plutôt le contraire… Source de nombreuses dérives, cette “lubie” a mené aux heures les plus sombres de notre histoire et est aujourd’hui encore au cœur de nombreux débats dans le milieu scientifique. Dans notre article du jour, nous allons parler de l’eugénisme, cette idéologie qui inquiète autant qu’elle fascine.

L’EUGÉNISME, OU COMMENT PERFECTIONNER L’ÊTRE HUMAIN

Le terme eugénisme est un néologisme emprunté à l’anglais eugenics, terme venant du grec “eu” qui signifie “bien”, et “genos” qui veut dire “naissance”, “race”. Autrement dit : une pratique liée à la reproduction pour améliorer la race. En effet, l’idée qui se cache derrière l’eugénisme est l’amélioration de l’espèce humaine pour qu’elle devienne plus performante, et cela passe notamment par la naissance d’individus en meilleure condition physique que leurs parents. Derrière cette idée, on retrouve le principe que l’on applique à l’élevage – en particulier chez les bovins et les chevaux – selon lequel on sélectionne les animaux avec le meilleur rendement ou les meilleures performances pour les faire se reproduire entre eux afin que leurs caractères génétiques se transmettent à la descendance.

Cette idéologie doit son nom à un scientifique britannique, Francis Galton, qui a employé le terme d’eugénisme pour la première fois en 1883. Il en a alors donné la définition suivante : « science de l’amélioration de la race, qui ne se borne nullement aux questions d’unions judicieuses, mais qui, particulièrement dans le cas de l’homme, s’occupe de toutes les influences susceptibles de donner aux races les mieux douées un plus grand nombre de chances de prévaloir sur les races les moins bonnes ». Le but de l’eugénisme est alors d’organiser la reproduction humaine afin de préserver une lignée ou d’améliorer l’espèce, au même titre qu’un élevage animal quelconque. Et pour cela, de nombreux moyens sont mis en œuvre, plus ou moins éthiquement.

La voie de la reproduction ne constitue qu’une possibilité parmi d’autres. Il existe en réalité deux principes qui ont longtemps divisé les scientifiques partisan·es de cette idéologie :
→ l’eugénisme positif, qui reprend le principe de reproduction évoqué précédemment, mais en poussant les critères de sélection des individus jusqu’à des critères socio-politiques. En effet, iels considèrent que le milieu social dans lequel l’individu évolue peut favoriser ou au contraire défavoriser des “tares” qu’il faut à terme éradiquer. Ainsi, les classes sociales les plus aisées sont vues comme celles qui représentent l’avenir de l’espèce humaine.
→ l’eugénisme négatif, qui est en totale opposition avec le premier principe puisqu’ici il n’est pas question de reproduction, mais de suppression des “tares” de manière plus directe. Cela passe par la ségrégation des individus jugés “inférieurs”, leur stérilisation, et peut aller jusqu’à la mise à mort de ces derniers. Et si cela vous rappelle certaines périodes historiques, c’est normal : c’est cette forme d’eugénisme qui était appliquée (Dawn : on peut citer, entre autre, la stérilisation des criminel·les aux Etats-Unis ou la politique menée par l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale, mais nous aurons l’occasion d’y revenir dans la suite de l’article).

Aujourd’hui, les lois encadrent la science et la médecine pour éviter de nouvelles dérives. En France, au-delà de la recherche d’amélioration humaine, on considère comme pratique eugéniste :
→ le clonage ;
→ la modification génétique des gamètes (spermatozoïdes et ovules), avec la modification de caractères pouvant se transmettre à la descendance ;
→ la sélection des personnes.
Toutes ces pratiques sont donc interdites, et sévèrement punies par la loi. Au-delà de l’idéologie, ce sont les questions éthiques et morales qui sont impliquées quant à l’intégrité de l’individu au sein de ces pratiques. Mais malheureusement, tous les pays n’ont pas la même vision de l’éthique, comme nous allons le voir dans la suite de l’article…

L’EUGÉNISME À TRAVERS LES ÂGES

Avant 1883 : quand l’eugénisme n’avait pas encore de nom

Bien que le terme d’eugénisme soit apparu seulement à la fin du XIXe siècle, cette idéologie était déjà présente bien avant 1883.
Les premières traces viennent d’Egypte antique, où de nombreux cas d’incestes sont recensés dans les familles royales. Le but : permettre au sang “pur” de perdurer et conserver la lignée en évitant des mariages hors famille qui pourraient venir “souiller” le sang de leur descendance. Des cas similaires sont également retrouvés chez les Incas. Chez les Grecs aussi, et plus précisément à Sparte, on retrouve de l’eugénisme : cette fois-ci, pas de consanguinité, mais un comité formé des doyens qui décidait, lors de chaque naissance, si le nouveau-né pouvait vivre ou non. Pour cela, on s’assurait qu’il ne portait aucune malformation ou autre “tare” visible, le but étant d’avoir uniquement des enfants en bonne santé pour en faire des soldats une fois adulte. Si une anomalie était trouvée, alors le nourrisson était abandonné à son sort.

En faisant un bond dans le temps pour arriver à la fin du XVIIIe siècle, on trouve des ouvrages destinés aux futurs parents pour promouvoir des “méthodes de bonnes naissances”, des conseils soit-disant utiles pour éviter les tares génétiques chez leurs enfants. Un peu plus tard, de nouveaux ouvrages ont fait leur apparition, cette fois-ci à l’intention des représentants politiques, afin de les aider à mettre en place des politiques de “fabrication d’élites”, toujours dans un but de perfectionner l’être humain par la reproduction en privilégiant une classe sociale plutôt qu’une autre.
L’eugénisme positif possède également un lien fort avec le racisme : le concept de race a longtemps été utilisé par des chercheur·euses pour justifier les différences entre ce que nous appelons aujourd’hui des ethnies. Selon iels, la biologie – et notamment la génétique – pouvait justifier une séparation des individus selon leurs caractéristiques physiques/morphologiques. On considérait alors que l’on pouvait hiérarchiser les races, et que certaines étaient moins bonnes que d’autres (Dawn : le colonialisme a notamment participé à cette hiérarchie, avec l’image de la suprématie blanche sur les colonies africaines et asiatiques). Il ne fallait donc pas de métissage afin de conserver une lignée humaine parfaite, critère qui a notamment été utilisé pour justifier l’antisémitisme présent en Allemagne nazie ou le racisme envers les Afro-Américains aux Etats-Unis.

À la fin du XIXe siècle, les travaux de Charles Darwin sur la sélection naturelle et la théorie de l’évolution ont alimenté l’idéologie eugéniste. À cela est venue s’ajouter l’angoisse de la “dégénérescence de l’espèce humaine”, une théorie selon laquelle l’être humain va à l’encontre de la sélection naturelle en dépensant tous ses moyens dans la protection des plus faibles (les malades, les personnes à la santé fragile, etc.), cette faiblesse pouvant mener à la perte de l’espèce humaine si elle se transmet aux générations futures. C’est sur ce terrain, déjà propice au développement de cette idéologie, que l’eugénisme a été nommé pour la première fois.

Francis Galton, le fondateur de l’idéologie

Comme évoqué au début de l’article, Francis Galton est le premier à avoir nommé cette idéologie en 1883. Il s’est alors basé sur les travaux de Darwin, qui affirmait que la sélection naturelle ne jouait plus son rôle au sein de l’espèce humaine et que les classes inférieures donnaient le plus de naissances, pour définir l’eugénisme comme la science qui permettra à l’être humain de s’améliorer.

Au début des années 1900, cette idéologie était très populaire en Europe, et la première institution pour “l’hygiène raciale” a été fondée à Berlin en 1905. Le but de cette institution était de répondre à cette peur de la dégénérescence humaine en empêchant les malades, les faibles d’esprit et les individus inaptes au travail d’avoir une descendance. On considérait en effet que ces “tares” pouvaient se transmettre aux générations futures, et que tout le monde devait se rendre utile à la société pour être conforme à la vision eugéniste qui gouvernait à l’époque.

L’eugénisme négatif : les dérives nazies et américaines

Parmi toutes les périodes historiques, il en existe deux qui ont particulièrement marqué l’Histoire par les actes perpétrés au nom de l’eugénisme, l’une étant plus connue que l’autre.

La plus connue est bien évidemment la politique menée par le Troisième Reich durant la Seconde Guerre mondiale. La toute première loi eugéniste nazie a été promulguée en 1933, et a fait l’unanimité. Cette loi visait la stérilisation forcée de tout individu présentant l’une des tares suivantes :
→ la schizophrénie (qui, en réalité, englobait de nombreuses pathologies psychiatriques) ;
→ la faiblesse d’esprit innée ;
→ l’alcoolisme ;
→ les malformations ;
→ la surdité ;
→ la dépression.

La faiblesse d’esprit innée et la schizophrénie étaient les deux motifs les plus couramment utilisés, et souvent sur la base de fausses accusations. Si un individu n’arrivait pas à répondre à un test d’intelligence qui s’apparentait souvent à un test de culture générale, il était considéré faible d’esprit et stérilisé de force.
Par la suite, cette pratique s’est étendue aux Juifs, aux Tsiganes, aux témoins de Jéhovah, mais aussi aux personnes homosexuelles et transgenres, aux asociaux et asociales et aux prostitué·es. Autrement dit, toute personne ne correspondant pas à l’image de l’être humain parfait. Cette loi visait indifféremment les hommes, les femmes et les enfants, et on dénombre pas moins de 400 000 personnes stérilisées entre 1933 et 1939.
La Seconde Guerre mondiale a alors éclaté, et la loi eugéniste est passée à un stade supérieur : stériliser les individus ne suffisait plus, il fallait être plus radical. Début 1940, dans le plus grand secret, l’Aktion T4 a débuté. Au sein des hôpitaux, hospices et asiles, des individus handicapés physiquement et/ou mentalement sont sélectionnés sur dossier médical et envoyés à Charlottenburg. Là, les patient·es étaient emmené·es dans les sous-sols des hôpitaux, pour y être gazé·es. Cette opération a en effet servi de test pour l’élaboration de chambres à gaz de grande ampleur comme on peut en trouver à Auschwitz. Les opérations de l’Aktion T4 se poursuivirent jusqu’en août 1941, faisant près de 75 000 victimes, avant d’être stoppées.
Pour autant, la loi eugéniste a été appliquée à grande échelle jusqu’à la fin de la guerre, avec pour cible prioritaire la population juive, bien que les personnes handicapées fussent également dans le viseur du gouvernement.

En 1946, après la mise en lumière de toutes les dérives nazies réalisées durant la guerre, le procès de Nuremberg a condamné une trentaine de médecins ayant participé à l’application de ces lois et mis en avant le respect de la dignité humaine. Après analyse des faits historiques, on relève trois critères permettant de déterminer le caractère eugéniste d’une pratique :
→ vouloir améliorer l’espèce humaine,
→ la mise en place d’une politique coercitive s’appuyant sur la science,
→ la détermination de critères et procédés visant à sélectionner des individus.
Ces trois critères sont encore aujourd’hui utilisés pour déterminer si une recherche scientifique entre dans le cadre d’une démarche eugéniste ou non.

En parallèle, en 1946, le biologiste et philosophe britannique Julian Huxley a participé à la création de l’UNESCO et rédigé l’essai L’Unesco, ses buts, sa philosophie censé aider à l’écriture du texte fondateur de l’organisme. Dans ce dernier, l’ambition de développer l’eugénisme est pleinement assumée avec ces termes : “[…] Ainsi, bien qu’il soit indéniable que tout programme radical d’eugénisme sera politiquement et psychologiquement impossible pendant de nombreuses années encore, il est extrêmement important pour l’Unesco de s’assurer que le problème eugénique soit étudié avec le plus grand soin et que l’opinion publique soit informée de tout ce qu’il met en jeu, de manière que ce qui est maintenant inconcevable puisse au moins devenir concevable”. Les idéologies de Huxley marqueront le programme de l’UNESCO jusqu’à la fin des années 70, lorsque ce dernier fondera le mouvement transhumaniste.

La seconde dérive, moins connue, a eu lieu de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis. L’idéologie eugéniste y était vue comme une science prometteuse, et en 1907, la première loi eugéniste a été adoptée. Tout comme en Allemagne, cette dernière avait pour but la stérilisation des personnes considérées comme “socialement inapte”, et le premier laboratoire a été créé en 1910. Par la suite, en 1914, James Laughlin a proposé une nouvelle loi qui visait à stériliser un dixième de la population américaine, soit pas moins de 15 millions de personnes. Les cibles : les individus les plus précaires, qui représentaient un coût pour la société. Bien sûr, cette loi ne fut pas prise au sérieux, du fait de la quantité de personnes qui auraient dû être stérilisées. Mais en 1924, la Virginie devint le premier état à mettre en place la stérilisation forcée, suivie de près par la Caroline du Nord. Ces lois concernaient tout le monde, y compris les enfants. En effet, des jeunes issu·es de milieux défavorisés étaient envoyé·es dans des écoles spéciales où étaient pratiquées la stérilisation. Tant que la famille ne donnait pas son accord pour réaliser l’intervention, l’enfant restait à l’école. Pour les médecins qui pratiquaient ces opérations, cela représentait un immense honneur de participer à l’amélioration de l’espèce humaine en empêchant les personnes vivant des aides sociales d’avoir trop d’enfants.
Ces pratiques se sont poursuivies jusqu’en 1974, et ne s’en prenaient pas qu’aux personnes les plus démunies financièrement parlant : les criminel·les, les personnes sans domicile fixe, les personnes atteintes de maladies mentales étaient également ciblées par la stérilisation forcée. Et très souvent, les victimes de cette politique eugéniste n’avaient pas conscience de l’ampleur de l’opération qu’on leur faisait subir (Dawn : si vous souhaitez entendre des témoignages de personnes victimes de la stérilisation forcée, en Amérique du Nord et en Allemagne, je vous invite à regarder ce reportage). On estime que plus de 60 000 personnes ont été stérilisées de force aux États-Unis.

En Suède, une politique similaire a été appliquée jusqu’en 1976. Contrairement aux États-Unis, la stérilisation nécessitait d’abord le consentement de la personne pour être réalisée, mais par la suite, la stérilisation forcée a été promulguée pour les individus dont l’intelligence était considérée comme inférieure à celle d’un enfant de 12 ans. Les mères célibataires étaient également la cible de cette loi, afin d’éviter qu’elles touchent  des aides sociales : plus elles avaient d’enfants, plus elles touchaient d’aides, et le gouvernement suspectait les mères célibataires d’avoir des enfants uniquement pour dépendre de ces aides. Le véritable objectif derrière cette politique aux allures eugénistes était non pas d’améliorer l’espèce humaine, mais de faire des économies au niveau des aides versées aux personnes qui en dépendent pour vivre.

La science au service du déclin eugéniste

On pourrait croire que les avancées scientifiques favorisent  le développement de l’eugénisme : si on comprend mieux la génétique, alors on est plus à même de manipuler les gènes pour créer l’humain parfait. Et pourtant, on observe tout le contraire. Plus les chercheur·euses faisaient des découvertes sur le fonctionnement des gènes et les maladies génétiques, plus cela portait préjudice à l’eugénisme. En effet, plusieurs constats ont été faits et posent question sur la possibilité de la mise en place d’une telle idéologie.

Tout d’abord, il s’avère que nous portons tous en moyenne une centaine de mutations pouvant mener à l’apparition d’une maladie. Une mutation est, par définition, une modification aléatoire d’un gène qui peut n’avoir aucun impact sur le fonctionnement de la cellule, tout comme il peut lui être bénéfique ou au contraire néfaste. Ces mutations peuvent survenir à tout moment de notre vie, du fait de leur caractère aléatoire, il n’est donc pas possible de les éviter, même en manipulant le génome. 
Ensuite, les maladies peuvent être polygéniques, c’est-à-dire dépendre de plusieurs gènes. C’est par exemple le cas du diabète. Il devient alors plus difficile de contrôler les maladies si plusieurs facteurs entrent en jeu. 
Enfin, les maladies ne dépendent pas uniquement des gènes. De nombreuses recherches ont démontré que des facteurs environnementaux peuvent intervenir et favoriser l’apparition d’une maladie, ce qui n’est pas contrôlable par le biais de la génétique.

Il apparaît donc que le contrôle des naissances, par quelque manière que ce soit, n’est pas suffisant pour empêcher le développement des maladies d’origine génétique, ce qui n’est pas en faveur de l’eugénisme.

LES ENJEUX POUR DEMAIN : THÉRAPIES GÉNIQUES, NAISSANCE SÉLECTIVE ET DÉRIVES EUGÉNISTES

Après la Seconde Guerre mondiale et le procès de Nuremberg, la question de l’eugénisme a disparu des radars car considérée comme résolue : l’humanité avait vu les dérives que pouvait amener cette idéologie, et des lois avaient été mises en place pour endiguer toutes nouvelles déviances. Pourtant, les préoccupations sur le sujet ont refait surface en 2011 lorsqu’une technique révolutionnaire en médecine a été trouvée : CRISPR-Cas9
Cette technique, aussi appelée “ciseau génétique”, a été découverte par la française Emmanuelle Charpentier et l’américaine Jennifer Doudna à partir des travaux d’un chercheur espagnol sur une structure particulière d’ADN et leur a valu le Prix Nobel de physique en 2020. Sans entrer dans les détails, CRISPR-Cas9 est une méthode qui permet, avec une très grande précision, de remplacer un gène défectueux par un nouveau gène fonctionnel, un peu à la manière d’un couper-coller sur un traitement de texte. Elle ouvre alors les portes de la thérapie génique, et le génie génétique de manière plus générale, en permettant par exemple de manipuler certains gènes pour éviter l’apparition de malformations chez l’embryon.

On estime que la thérapie génique, notamment en utilisant CRISPR-Cas9, permettrait de soigner plus de 30 000 maladies génétiques sur les 50 000 connues, ce qui n’est pas négligeable et représente un véritable espoir pour les personnes concernées. Toutefois, il peut être tentant d’utiliser une telle technique pour optimiser l’individu, notamment dans la recherche de “l’enfant parfait” : si nous pouvons manipuler les gènes pour éviter les maladies, il semble possible de les modifier pour donner à l’enfant l’apparence souhaitée par les parents par exemple.
La limite entre thérapie et eugénisme est alors fixée par le type de cellules traitées. Un individu adulte possède deux types de cellules : les cellules somatiques, qui sont les cellules qui composent le corps, et les cellules germinales, plus communément appelées cellules sexuelles (responsables de la formation des spermatozoïdes et ovules). Lorsque la modification génétique est réalisée sur une cellule somatique, nous sommes dans le cadre d’une thérapie, car seul l’individu est impacté, et la modification ne sera pas transmise à ses enfants. En revanche, si on modifie les cellules germinales… On touche cette fois-ci aux cellules qui donneront un nouvel individu lors de la fécondation. Cette modification se transmettra ensuite à la descendance, et nous nous trouvons dans un cas d’eugénisme puisque l’individu sera génétiquement modifié (Dawn : un peu à la manière des OGM en agriculture, qui ont été modifiés pour résister aux maladies ou avoir des besoins nutritionnels réduits).
Si en Europe, la législation est très stricte sur le sujet, il n’en va pas de même dans le reste du globe, et notamment en Chine. En 2018, le biophysicien He Jiankui a réalisé une expérimentation visant à modifier le génome de deux jumelles alors qu’elles n’étaient encore que des embryons afin de les immuniser contre le VIH, ce qui a fait scandale et créé l’indignation dans le milieu scientifique. À partir de cet événement, les lois et les sanctions ont été durcies afin d’éviter toute récidive, et le biophysicien a été emprisonné pendant 3 ans.
Cependant, les risques de dérives sont encore très présents en Asie et aux États-Unis qui n’ont pas la même vision éthique que l’Europe, notamment en ce qui concerne le clonage et le choix du sexe de son enfant par fécondation in vitro.

Une autre dérive possible, plus insidieuse cette fois-ci, provient des diagnostics prénataux. Ces analyses de sang, réalisées au début de la grossesse, permettent de déterminer si l’embryon présente des anomalies génétiques telles que la trisomie 21, et selon Alena Buyx, présidente du Conseil d’éthique allemand, plus de 95% des personnes allemandes enceintes avortent en cas de trisomie détectée lors du diagnostic. A titre d’exemple, en 2021, au Danemark, aucune naissance d’enfant porteur de trisomie 21 n’a été recensée. 
Contrairement à la thérapie génique, l’avortement pour cause de trisomie diagnostiquée est plus difficile à encadrer : toujours selon la présidente du Conseil d’éthique allemand, les malformations ne constituent pas de motifs valables pour avorter (puisque sans impact réel pour la survie du futur enfant), mais dans le cas de pathologies comme la trisomie 21, il est difficile voire impossible d’établir une liste de critères précis à cocher pour justifier un avortement. Même si la génétique constitue le critère majeur, le contexte familial peut également intervenir dans la prise de décision. 
De plus, si nous reprenons les critères évoqués lors du procès de Nuremberg, l’avortement ne coche qu’un seul des trois critères, à savoir la sélection des individus. En effet, bien que l’avortement ne représente pas une pratique eugéniste d’un point de vue individuel, à l’échelle de la société, l’avortement systématique des embryons porteurs de trisomie 21 fera totalement disparaître cette pathologie, ce qui va dans le sens de l’eugénisme positif avec l’éradication d’une tare génétique.

Une question similaire peut se poser dans le cas des fécondations in vitro : afin de maximiser les chances de survie des embryons, seuls ceux ne portant aucune anomalie génétique sont sélectionnés pour être réimplantés chez la future mère. Là encore, nous sommes dans un cas à la limite floue : la pratique en elle-même ne représente pas une démarche eugéniste, puisqu’il n’y a aucune modification génétique ni sélection sur la base de critères visant à améliorer l’humain, mais elle participe tout de même à la sélection des individus en favorisant la disparition de gènes pouvant mener à l’apparition de handicap. Par extension, la fécondation in vitro peut faire disparaître en prévention des individus jugés inadaptés à la société.

En réponse à tous ces enjeux, les comités scientifiques et le Comité Consultatif National d’Éthique se consultent régulièrement afin de proposer des lois permettant un meilleur encadrement éthique des nouvelles thérapies développées, ainsi que des réponses à toutes les questions qui en découlent.
La solution qui ressort majoritairement reste l’amélioration des dispositifs et structures d’accompagnement à destination des familles ayant un enfant handicapé, afin que le handicap – physique comme mental – ne soit plus vu comme un fardeau pour les familles et la société de manière générale. La thérapie génique pourrait également jouer un rôle important pour l’avenir : au-delà de représenter une voie possible à l’eugénisme en améliorant l’être humain par modification de gènes, elle pourrait, à l’inverse, l’endiguer en diminuant la sélection des individus puisqu’il sera possible de guérir les maladies génétiques. Seul le futur et l’éthique des chercheur·euses et des médecins permettront de dire quel but servira, à terme, le génie génétique.

L’EUGÉNISME ET LA LITTÉRATURE

Dans la littérature, l’eugénisme est un thème récurrent dans les genres de la dystopie et de l’anticipation. En exemple, nous pouvons citer Le dernier né de Noémie Bourgeois, roman dans lequel les femmes sont stérilisées si leur patrimoine génétique n’est pas irréprochable afin que seul l’élite puisse se reproduire ; dans Des enfants trop parfaits de Peter James, un jeune couple se rend auprès d’un généticien de renom après la perte de leur enfant des suites d’une maladie rare, et ce médecin leur propose de choisir toutes les caractéristiques de leur futur enfant… jusqu’à la couleur de ses yeux et sa personnalité.

Au cinéma aussi, l’eugénisme est présent : les soldats clones de Star Wars sont l’exemple de ce que pourrait donner une mauvaise utilisation de l’eugénisme, à savoir la création d’une armée de soldats insensibles à la douleur. Le film le plus représentatif, et qui illustre à merveilles ce que serait une société eugéniste, est Bienvenue à Gattaca. Dans cet univers futuriste, tous les enfants sont modifiés génétiquement pour avoir le plus d’avantages possibles. La maladie, les faiblesses physiques… Tout cela n’a pas sa place. Le film suit alors l’histoire de Vincent Freeman, l’un des derniers enfants nés naturellement, dont la pathologie cardiaque le relègue au rang d’indésiré dans la société. Malgré tout, le jeune homme va tout faire pour atteindre son rêve, quitte à devenir un hors-la-loi en volant l’identité d’un autre.

L’eugénisme peut être utilisé de bien des manières dans la littérature. Il peut être dénoncé, totalement réinventé, ou même utilisé pour réécrire l’Histoire… On peut même imaginer ce que les nouvelles découvertes scientifiques pourraient apporter. Le plus important est de ne pas oublier les dérives que cette idéologie a engendrées, et surtout le mal qu’elle a causé.

LES SOURCES :

✺ « Modification du génome humain | Les questions qui fâchent », le 25 mai 2023 [En ligne] Modification du génome humain | Arte reportage [Consulté le 20 septembre 2025]
✺ Robin Paul, « Dégénérescence de l’espèce humaine; causes et remèdes », pp. 426-433, année 1895 [En ligne] Dégénérescence de l’espèce humaine ; causes et remèdes | persee.fr [Consulté le 20 septembre 2025]
✺ Chloé Maurel, « L’Unesco de 1945 à 1974 », juin 2005 [En ligne] L’Unesco de 1945 à 1974 | theses.hal.science [Consulté le 20 septembre 2025]
✺ « États-Unis : la Longue Histoire de la Stérilisation Forcée », le 13 avril 2024 [En ligne] https://www.youtube.com/watch?v=5YzpD4-N6vY&t=1994sÉtats-Unis : la Longue Histoire de la Stérilisation Forcée | Réel·le·s [Consulté le 20 septembre 2025]
✺ « L’eugénisme, de quoi parle-t-on ? », le 20 mai 2021 [En ligne] L’eugénisme, de quoi parle-t-on ? | ccne-ethique.fr [Consulté le 20 septembre 2025]
✺ « Bientôt une humanité sur mesure ? La révolution moléculaire de CRISPR-Cas9 et ses questions éthiques », le 14 mai 2025 [En ligne] Bientôt une humanité sur mesure ? La révolution moléculaire de CRISPR-Cas9 et ses questions éthiques | wocomoFRANÇAIS [Consulté le 20 septembre 2025]
✺ Dominique Aubert-Marson, « Sir Francis Galton : le fondateur de l’eugénisme », volume 25 : pages 641-645, juin 2009 [En ligne] Sir Francis Galton : le fondateur de l’eugénisme | medecinesciences.org [Consulté le 20 septembre 2025]
✺ Josué Feingold, « Race, racisme, génétique et eugénisme », pp. 161-163, 1992 [En ligne] Race, racisme, génétique et eugénisme | persee.fr [Consulté le 20 septembre 2025]
✺ « Comment les fondements partagés de l’eugénisme ont-ils contribué à la montée du racisme en Europe et aux États-Unis ? », le 8 janvier 2025 [En ligne] Comment les fondements partagés de l’eugénisme ont-ils contribué à la montée du racisme en Europe et aux États-Unis ? | encyclopedia.ushmm.org [Consulté le 20 septembre 2025]

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