LA SYNESTHÉSIE

Article rédigé par Erica

La première fois que j’ai entendu parler de synesthésie, c’était dans l’une de mes séries préférées : Flynn Carson et les nouveaux aventuriers. Dans le tout premier épisode, on fait la rencontre d’une jeune fille supérieurement intelligente, capable de faire des mathématiques avec tous ses sens. Pour elle, et je cite, « les chiffres sont des couleurs, les sciences des mélodies, quand elle fait des maths, elle sent des odeurs, surtout de petit-déjeuner ». Alors oui, ce n’est qu’une série fantastique et, dans la vraie vie, il est très rare que la synesthésie touche aux 5 sens. Et, pourtant, 4% de la population mondiale est en réalité un synesthète. Peut-être êtes-vous l’un(e) d’entre eux ?

LA SYNESTHÉSIE, QU’EST-CE QUE C’EST ?

Le mot synesthésie vient des racines grecques « syn », qui signifie l’ensemble, et « aisthesis », qui signifie perceptions.

C’est une sensation du monde qui nous entoure, différente de celle qui nous paraît à nous autres, « normale ». Pour une majeure partie de la population, un stimulus = un sens, tandis que pour un(e) synesthète, un seul et même stimulus peut être associé à deux sens, voire plus. Je m’explique : lorsque vous lisez un mot, votre cerveau voit des lettres, noir sur blanc, et les associe pour former les mots que vous connaissez. Dans le cas d’un(e) synesthète, à la vision du mot, iel pourra entendre des notes de musique ou l’associer à une couleur et ainsi le retenir plus facilement. Les sens concernés par la synesthésie sont alors reliés aux fonctions de la mémoire. C’est pourquoi iels ont souvent une mémoire plus rapide que la nôtre.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la synesthésie n’est ni une maladie, ni un trouble à proprement parler, mais un trait neurologique. Selon le neurologue Richard Cytowic, c’est une caractéristique neuronale méconnue qui crée un lien involontaire et automatique entre plusieurs sens. En gros, ce sont des connexions entre les aires sensorielles qui n’existent que chez les synesthètes.

LES ORIGINES DE LA SYNESTHÉSIE

Il semblerait que de telles couplages inter sensoriels existent chez les enfants, mais disparaissent en grandissant. Chez les synesthètes, ces connexions subsistent, comme si la mutation ne se faisait tout simplement pas. Le plus souvent, on ne « devient » pas synesthète, on naît directement avec cette particularité. Des recherches sont actuellement toujours en cours pour connaître l’origine cérébrale de la synesthésie, mais aucune conclusion n’a encore été présentée.

Des études de neuroimagerie ont démontré que lorsqu’un(e) synesthète voit un nombre en couleur, la région cérébrale traitant la couleur est activée en même temps que celle traitant le nombre. Certains chercheurs ont donc fait l’hypothèse que ce phénomène serait génétique. Des cas de synesthésie ont été découverts chez plusieurs membres d’une même famille, même si ceux-ci ne présentaient pas forcément la même forme. Cela suggère que l’origine peut être génétique, sans pour autant entraîner un type spécifique de synesthésie. Plusieurs théories ont alors vu le jour. L’une d’elle suppose que les synesthètes auraient un nombre plus élevé de connexions neuronales dans certaines régions cérébrales que les non-synesthètes. Il n’y aurait alors pas de « gène de la synesthésie », mais un ensemble de facteurs qui empêche « l’élagage synaptique », c’est-à-dire qui laisse survivre des liens anormaux entre des régions de traitement différentes. L’hypothèse est encore à vérifier.

LES TYPES DE LA SYNESTHÉSIE

1 personne sur 23 environ serait synesthète. Bien entendu, la probabilité de l’événement dépend du type de synesthésie, car certaines sont plus répandues que d’autres. La plus fréquente d’entre elles est la synesthésie graphèmes à couleurs, c’est-à-dire que les lettres et les nombres sont visualisés en couleurs. Il en existe plus de 150 et, pour chacune, il y a une infinité de manifestations. Les combinaisons peuvent apparaître entre tous les sens et perceptions.

Prenons l’exemple célèbre du calendrier, qui est une forme assez courante de la synesthésie, alors qualifiée de numérique/spatio-temporelle, où les suites alphanumériques et les suites de mois et jours forment une carte mentale structurée dans l’espace. Si l’on vous parle des mois de l’année, à quoi pensez-vous ? La plupart de nos pairs se les représentent dans l’ordre, sous forme de calendrier de bureau en 2 dimensions. Mais 1% de la population le visualise en 3 dimensions. Là encore, chaque synesthète a sa propre vision de la chose. Une étude publiée dans « Neurocase » en 2016 s’est intéressée à 2 femmes concernées par cette forme de synesthésie et leur a demandé d’expliquer ce qu’elles voyaient lorsqu’elles pensaient au calendrier. La première a affirmé visualiser un V, tandis que la seconde décrivait une sorte de cerceau autour d’elle. Lorsque les chercheurs leur ont demandé de réciter les mois de l’année à l’envers et d’en omettre certains, elles y sont parvenues beaucoup plus rapidement que la moyenne des non-synesthètes.

Ce ne sont là que des exemples parmi d’autres, puisqu’il existe autant de représentations mentales qu’il existe de synesthètes. On peut toutefois les regrouper par type, bien que tous ne soient pas encore connus. Voici d’autres exemples plus rares :

• Synesthésie musique → formes/couleurs
• Synesthésie musique → odeurs
• Synesthésie lexicale → gustative
• Synesthésie toucher → émotions

Beaucoup de personnes se proclament synesthètes sans l’être. Non pas parce qu’elles mentent, mais parce qu’elles font tout simplement des associations d’idées, aussi appelées pseudo-synesthésie. Il est assez facile de tester les synesthésies fortes (c’est-à-dire vraies) des faibles grâce à des tests spécifiques sur le long terme. En effet, les synesthètes présentent une constance dans leurs représentations, tandis que les non-synesthètes auront des résultats souvent différents à une année d’intervalle.

LES SYNESTHÈSES SONT-ILS PLUS INTELLIGENTS QUE NOUS ?

On est en droit de se poser la question si l’on considère l’hypothèse des neurones supplémentaires. Pourtant, ce sont des personnes tout à fait normales, qui n’ont parfois pas conscience de leur spécificité. D’ailleurs, bon nombre de synesthètes avouent l’avoir découverte en discutant avec d’autres personnes. Framboise nous raconte via son blog qu’elle pensait que tout le monde visualisait les jours de la semaine en 3D. « En fait, avant d’en parler à mon entourage, je ne me rendais pas compte que ma représentation mentale était différente de celle des autres ».

Par contre, il est vrai que de nombreux synesthètes ont démontré une plus grande capacité mémorielle et analytique. En soi, cela n’est guère étonnant une fois qu’on a compris qu’iels recevaient deux informations en même temps. On ne sait toutefois pas encore si cette mémoire accrue est générale ou si elle n’est valable que pour certains types de synesthésie. De nombreuses recherches se concentrent actuellement sur ce point. En plus de leur mémoire améliorée, iels bénéficient d’une forte créativité, ce qui a parfois donné des artistes tels que le peintre Vassily Kandinsky, l’écrivain Vladimir Nabokov ou le compositeur Franz Liszt.

En revanche, certaines études prétendent que les synesthètes seraient moins à l’aise avec les mathématiques, la rédaction et confondraient parfois la droite et la gauche. Leur différence peut parfois aller jusqu’à gêner leur orientation ou leurs réflexes moteurs, engrangeant ainsi des échecs scolaires. Bien entendu, toutes les conséquences décrites ici ne sont pas généralisables et sont encore, pour la plupart, à l’état d’hypothèses.

LA SYNESTHÉSIE DANS L’AUTISME

Une étude menée à l’Université de Cambridge et publiée dans la revue « Molecular Autism » en 2013 a démontré que la synesthésie était plus fréquente chez des individus présentant le trouble du spectre autistique (TSA) que chez les neurotypiques (les non-autistes), en particulier chez ceux qui visualisent rapidement les réponses à des calculs compliqués. En effet, l’autisme est aussi en partie dû à des connexions cérébrales anormales, induisant une sensibilité particulière aux stimuli liés aux sens (en particulier l’ouïe et le toucher). Et si les deux pathologies étaient liées ? En 2018, une publication majeure mettait en lumière un groupe de gènes prédisposant à la synesthésie et comptait sur cette avancée pour développer davantage les connaissances sur l’association autisme/synesthésie. Le débat sur le pouvoir d’empathie des autistes pourrait alors être altéré par l’ajout du facteur « synesthésie ». Les personnes atteintes de TSA associé à la synesthésie présenteraient en fait une empathie émotionnelle surdéveloppée envers certains animaux, situations ou objets grâce à des textures, couleurs et formes particulières qu’iels ne retrouvent pas chez les individus qui les entourent.

LA SYNESTHÉSIE DANS LA LITTÉRATURE

Dans la littérature, comme dans l’art en général, on distingue deux formes d’œuvres synesthètiques : celles qui proviennent d’artistes synesthètes, représentant leur propre expérience, et celles qui sont créées par des non-synesthètes, pour expliquer ou tenter de comprendre le sujet. Je vais vous présenter deux œuvres qui ont principalement retenu mon attention, une pour chacune des deux catégories.

Bien que je lise des poèmes d’Arthur Rimbaud depuis de nombreuses années, ce n’est que très récemment que j’ai compris le véritable sens de son poème Voyelles. Rimbaud n’était pas synesthète lui-même, mais il a tenté d’exprimer la synesthésie graphème à couleurs en associant les voyelles à des couleurs. Dans ce poème, il associe notamment la couleur noire à la lettre A, alors que des témoignages rapportent que le plus souvent, les synesthètes lui attribuent la couleur rouge.

Vous connaissez peut-être la seconde œuvre qui me tient à cœur sur le sujet de la synesthésie, car c’est un livre qui a eu beaucoup de succès. Je suis né un jour bleu est une autobiographie de Daniel Tammet, traitant de son autisme/synesthésie. Il y parle notamment de son record de mémorisation de 22 514 décimales de Pi grâce à la synesthésie, en 2004.

Pour aller plus loin, je vous recommande l’ouvrage Synesthesia de Richard Cytowic, qui nous rappelle que la perception du monde est totalement subjective.

LES SOURCES

✺ Vilayanur S. Ramachandran, Melissa Vajanaphanich & Chaipat Chunharas, « Calendars in the brain; their perceptual characteristics and possible neural substrate« , le 08 novembre 2016 [En ligne] Calendars in the brain; their perceptual characteristics and possible neural substrate (tandfonline.com [Consulté le 20 août 2020]
✺ Marc Gozlan, « Synesthésie, un très étrange calendrier dans le cerveau« , le 13 mars 2017 [En ligne] Synesthésie : un très étrange calendrier dans le cerveau (lemonde.fr) [Consulté le 20 août 2020]
✺ Simon Baron-Cohen, Donielle Johnson, Julian Asher, Sally Wheelwright, Simon E Fisher, Peter K Gregersen & Carrie Allison, « Is synaesthesia more common in autism?« , le 20 novembre 2013 [En ligne] Is synaesthesia more common in autism? (molecularautism.biomedcentral.com) [Consulté le 20 août 2020]
✺ Richard E. Cytowic, « Synesthesia« , en 2018
✺ Victor Rosenthal, « Synesthésie en mode majeur : Une introduction« , en 2011 [En ligne] Synesthésie en mode majeur : Une introduction (daysun.com) [Consulté le 20 août 2020]

LES TÉMOIGNAGES
✺ Framboise et Aubépine, Je suis synesthète, le 21/07/2016 [En ligne] Je suis synesthète [Consulté le 20 août 2020]

Une réponse à « LA SYNESTHÉSIE »

  1. […] psychologique où l’on suit Jasper, un adolescent autiste compensant sa prosopagnosie par sa synesthésie, qui enquête sur la mort mystérieuse de sa voisine.Maintenant comment concevoir et faire évoluer […]

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